Avenue François Mitterrand

Castelnaudary / 10 heures

Balade autour du Grand Bassin, soleil le long du Canal du Midi et dans la vieille ville déserte ; on joue des orgues dans la Collégiale Saint-Michel. J’entre, derniers offices, au revoir Fernande, 94 ans, une trentaine de personnes, le prêtre en complet-veston.

Sur le seuil de sa maison…
Quand les portes de la vie s’ouvriront…
Comme à ton premier jour brillera le soleil.

Café sur les Champs Elysées, au Français ; deux admiratrices d’une quarantaine d’années, les yeux rouges, commentent l’entrée dans l’église de la Madeleine des amis de Johnny, puis l’arrivée de ses proches : femmes, enfants, petits-enfants, marraine, président et présidente, une ribambelle de comédiens ; elles s’étonnent en passant de l’absence de la reine d’Angleterre. Deux bikers sirotent une bière au bar, les yeux à l’abri derrière leurs lunettes de soleil. Ils se déhanchent, boivent et reboivent, disent à qui veut les entendre que s’ils boivent, c’est à cause du chagrin et à cause que la mort de Johnny ça n’arrive qu’une seule fois dans la vie, vive la France.
Le corbillard qui transporte le cercueil blanc est de marque inconnue, aucune plaque d’immatriculation, Johnny vit dans décidément dans un autre monde, un monde intermédiaire, les limbes.

Les funérailles nationales de l’auteur du très beau Requiem pour un fou  m’ont fait prendre du retard, je n’arrive dans la banlieue de Toulouse qu’après 14 heures et peine à sortir du périphérique ; le brocanteur m’attend toutefois dans son atelier situé rue Velasquez à deux pas de l’aéroport ; il me parle de son père antiquaire, de son job depuis quelques années, restaurateur et revendeur de matériel industriel ; on charge le meuble d’imprimeur dans le Nissan, ça passe tout juste ; fracas dans le ciel, je ne m’y ferai pas, lui non plus, c’est pour cela qu’il habite en ville avec sa femme et ses enfants, loin d’Airbus.

Je sors de l’A9 entre Nîmes et Montpellier, prends la route de Sommières, Quissac, Sauve. La nuit est tombée sur Saint-Hippolyte, ni hôtel ni chambre d’hôte, une ville méconnaissable, fantôme, vingt ans que je n’y étais pas retourné. Je passerai la nuit à Alès, chambre 15, deuxième étage. En face de la gare.

Les Plages

La Grande-Motte / 11 heures

La pluie de cette nuit a transformé la neige des jours passés en une pâte de verre dépoli marbrée de terre de Sienne. Il est cinq heures et demie lorsque je quitte le Riau, il pleut encore. Beaucoup de vent, le brouillard se lève sur l’Isère. J’arrive à Montpellier à 11 heures, dunes, barrières et herbe sèches sur la côte, il vont par deux sur l’estran, babillent, avec à côté la mer vert bouteille qui les suit en secouant sa tignasse blanchie par le vent.
Il en faut du courage, je bois un café et mange un sandwiche au Buffalo Grill, sur une aire de repos à proximité de Béziers. Je me demande comment je suis arrivé là, on imagine que ce qu’on entreprend est au-dessus de nos forces, à cause de l’obscurité, de la pluie, du vent ; de la fatigue aussi, des camions, de la solitude, du mal de tête. Mais quelque chose bascule soudain et tu te retrouves sur l’autre versant, tu te rends compte que tu es sorti de la nuit ; et pour fêter ça une bande de ciel bleu traverse le ciel d’est en ouest.

De hauts platanes aux branches tordues bordent l’une des rives du canal. Un frêne étend ses bras, les creuse en berceau comme seuls les frênes savent le faire ; ses fruits en grappe, secs et tremblants, dansent sous mon nez à l’étage de l’Hôtel du Canal. Un enfant passe sur le chemin de gravillons, jette un coup d’œil aux bateaux à quai, un index sur les lèvres, pensif ; il est 16 heures, il rentre de l’école. En haut le blanc et le bleu terre de ciel, en-bas dans le miroir du canal la même chose, mais en miettes.

Elle est petite et a 83 ans, bonnet épais, chiné, elle se promène le long du Grand Bassin, bottines doublées de peau de mouton. Elle est originaire de Vicenza, a connu son mari vénitien dans les terres ingrates du sud, où leurs parents respectifs migrent entre les deux guerres, entre Rome et Naples, dans ces terres que Mussolini a décidé de bonifier.
Au début des années 50, elle et son mari migrent en France, lui travaille la terre entre Carcassonne et Toulouse, elle fait des ménages, accouche de deux garçons et de deux filles avant que le malheur leur tombe dessus : un camion heurte leur 2cv ; son mari est tué sur le coup, sa fille cadette est entre la vie et la mort à l’hôpital pendant 8 mois. Le dernier né n’a pas une année, l’aînée va sur ses douze ans.
Nous sommes à la fin des années 60, la veuve ne touchera aucune pension au prétexte que son mari est responsable de l’accident. Une course sans répit commence, qui se poursuivra pendant une cinquantaine d’années ; pas simple de faire vivre, d’éduquer et de nourrir quatre enfants : des petits boulots à gauche et à droite, des ménages, des travaux dans les champs et dans les vignes. Les curés de l’école Jeanne d’Arc de Castelnaudary l’engagent au presbytère, elle y travaillera trois jours par semaine, ménages encore, cuisine aussi, un travail surtout, déclaré, qui lui permettra de cotiser et de toucher aujourd’hui une petite pension. C’est à 80 ans qu’elle a senti ses forces faiblir et qu’elle a renoncé aux ménages.
Ma copine est fière de sa vie et considère avec sévérité le maigre courage des gens qu’elles croisent. Son aîné est militaire à Niort, son aînée infirmière-cheffe à Toulouse. Son cadet ne l’a pas tout à fait quittée, il travaille pour la commune de Castelnaudary ; quant à sa cadette, victime de l’accident qui a bouleversé leur vie, elle s’est mariée, aura été heureuse quelques années ; elle meurt d’un cancer à 44 ans.
Elle se promène chaque jour, tricote, fait des courses, lit le journal. Si elle est sortie de chez elle cet après-midi, malgré le froid, c’est parce qu’à la radio et à la télévision il n’y en avait que pour Johnny Halliday. On s’est quitté, elle habite une toute petite maison que ses économies lui ont permis d’acquérir au-dessus du Passage des Mésanges.

Entrepra

Grancy / 16 heures

L’Office d’impôt du district m’a envoyé un courrier il y a quelques jours, exigeant dans le cadre de la procédure de taxation en cours un certain nombre de documents : trois attestations justifiant mes cotisations, deux certificats indiquant la situation de mon compte de prévoyance – le premier avant l’opération de rachat, le second après. Jusque là tout va bien. Reste l’annexe 06, constituée d’un premier document que je suis à même de compléter sans l’aide de personne, mais également d’un second que je dois envoyer à ma caisse de pensions, qui ira rejoindre le premier, lorsque le fonctionnaire me l’aura réexpédié daté et signé, dans une enveloppe que j’adresserai alors à l’Office d’impôt du district. Si tout va bien je serai dans les délais. Il est 10 heures, le plus dur est passé, je vais boire une tisane avec Arthur qui a congé.

Je fais un saut à Grancy, y traîne une heure avant de filer à Ferreyres, puis au Creux de terre. Je constate que plusieurs photographies que j’ai faites des chardonnerets, de la Carrière jaune et du Gîte du passant à Yverdon ont disparu lors de leur transfert sur mon ordinateur. Bois un chocolat chaud au Tempo avant de récupérer Louise à Valleyres. Il fait nuit.

Il est temps que je cesse de labourer de nouveaux territoires, que je me satisfasse des objets que j’ai rassemblés jusque-là, les répartisse en neuf ou dix groupes et hiérarchise formellement, c’est-à-dire syntaxiquement, les liens qui articulent les trois ou quatre éléments qui composent chacun d’eux, en déterminant simultanément leur mode d’être : souvenir, chose vue, discours rapporté, songerie,… Et ouvrir l’eau.

Cimetière de Dizy

Dizy / 16 heures

Lecture du texte de Patrick Vincent qui s’est penché en 2006, à l’occasion de sa conférence inaugurale, sur les liens qui ont rapproché Louis Agassiz et Henry David Thoreau, leur position sur la question de l’évolution, leurs méthodes ; il y est question d’un hérisson mais aussi d’un renard :

Monsieur Agassiz était très surpris et ravi de découvrir la vaste collection que vous lui avez envoyée pendant son absence à New York ; il a installé le petit renard très confortablement dans le jardin où il se porte bien.

Cabot à Thoreau (1947 ?)

Je commande dans la foulée les premiers tomes du journal de Thoreau. A la véranda ensuite avec une verveine, leur nom est si proche.

Une cinquantaine de chardonnerets squattent la friche de Grancy ; j’ai le sentiment qu’ils s’habituent à ma présence ; une journée dans ce carré, de l’aube au crépuscule, devrait suffire à m’en faire des amis et faire de moi un poverello. Ils partagent le territoire avec quelques mésanges et un renard. Je continue par La Chaux jusqu’à Dizy, fais une photo de la curieuse tombe aperçue avec Arthur lorsque nous avions traversé le Plateau en juillet 2013. En face du cimetière le congélateur communal, un homme en sort, c’est le mari, il me raconte que sa femme a été fauchée il y a plus de vingt-cinq ans alors qu’elle traversait la route de Cossonay à cheval, elle était âgée de 34 ans ; les céramiques fixées à l’armature de ciment ont été réalisées par son beau-frère qui pote dans l’ancienne forge, j’y rencontre son fils qui apprend le métier.
Bois un jus de pomme à l’hôtel de La Croix Blanche à la Sarraz, embarque Arthur aux Croisettes. Louise a fait des biscuits de Noël avec deux enfants du quartier. Gnocchi ce soir, pesto et salade.

Ils se seront mis à deux, Johnny et d’Ormesson, pour annoncer aux crémières et aux sénateurs, aux maçons et aux baronnes, la fin d’une ère, celle des rebelles, des rebelles intégrés, branchés, aimés des familles et des dieux.

Le Chauderonnet

Riau Graubon / 11 heures

Matinée studieuse, Sandra en-bas, moi en-haut. Je boutique, déplace, rassemble, juxtapose et subordonne ; parataxe et hypotaxe, Thierry Metz et Gottfried Keller. Ecole buissonnière ensuite, avec Sandra et Oscar jusqu’au retour de Lili.

Lecture de la seconde partie du livre XII des Confessions.

Je conduis Lili à Forel, fais une halte à La Croix d’Or pour y lire devant une verveine, en accéléré, la première partie du livre XII. Lance à 17 heures le repas, puis dévore le second récit des Gens de Seldwyla, « Mme Regula Amrein et son fils cadet », bonheur ! Belle surprise encore, Patrick Vincent me fait parvenir par mail sa conférence inaugurale prononcée à Neuchâtel en 2006, intitulée De la science à la littérature : Louis Agassiz, Henry David Thoreau et l’Amérique. Lili rentre ensuite de Forel, Sandra et Louise de Palézieux, Arthur s’entraîne, on mangera sans lui.

Champ Jaquet

Ferlens / 11 heures

Sandra, Lili et Louise puis Arthur quittent la maison ; je reprends les notes prises depuis trois mois ; quelques-unes sont incompréhensibles d’autres illisibles, certaines naïves, plusieurs idiotes… Me lance dans une réduction à feu doux, comme pour le vin cuit ; ne devraient résister d’ici un ou deux jours que quelques noms de choses, quelques noms de lieux, quelques noms de personnes : un paysage désencombré.
(Les protestants, dans leur lutte toujours actuelle contre le culte des saints, ont la fâcheuse tendance à déplacer la Fête des morts au 1er novembre, jour de la Toussaint.)

Le serrurier m’attend à Oron, je passe à la COOP, pose ensuite la poignée à la véranda et réchauffe le repas de midi pour Louise. Il y a des moments où j’ai l’impression que les choses pourraient aller mieux mais qu’il ne faut pas compter sur moi. Je lis couché, pour me remettre d’aplomb, quelques-unes des réponses de Sebald (L’Archéologie de la mémoire) à des écrivains et des journalistes, mais aussi quelques-unes des questions de ceux-ci, celle-ci par exemple, de Michael Silverblatt :

Je remarque que dans votre oeuvre et en particulier dans les Anneaux de Saturne vous reprenez la tradition du marcheur. Je pense plus précisément aux Rêveries du promeneur solitaire de Rousseau mais également au fait que, pour un prosateur, dire ce qu’il voyait au cours de ses pérégrinations fut autrefois extraordinairement banal. A ce propos le naturaliste Louis Agassiz racontait qu’il arrivait que Thoreau lui apporte des choses à son laboratoire de Harvard et que ces choses que Thoreau ramassait au hasard étaient rien moins qu’insolites. Pour lui, il était important pour un écrivain qu’il sache regarder. Et pour moi, à l’oreille, les rythmes de ce roman sont très proches de l’écriture des entomologistes et des naturalistes.

Belle soirée au Bellevaux avec Michel Layaz, Louis Soutter et Pierre Fankhauser. Entendu notamment ceci : « On n’a pas beaucoup d’informations sur Louis Soutter, beaucoup de blancs ; des blancs que le romancier aurait à combler. » Par ce qui est le plus probable probablement. Leur entretien a fait écho aux questions d’éthique documentaire que je me pose depuis quelque temps, à la suite des récits de Sebald. Mes rapports au roman ne vont pas vers le mieux.

Combles

Riau Graubon / 21 heures

La maison dort jusqu’à huit heures, je fais un feu dans le poêle pour répondre à la bise et au froid qui pend aux chenaux ; déjeuner en famille puis lecture avec Lili des Animaux malades de la peste, on continuera à son retour de chez Marinette.
Je reprends la carte de mes aventures, ménage des accès aux différents quartiers, aux différentes pièces, simplifie leurs relations de telle façon qu’on puisse les traverser sans difficulté, moi le premier, y faire halte, y revenir. Pièces aux murs percés d’innombrables fenêtres que traverse une lumière issue d’une même source, comme le jour. Labyrinthe et château de sable, solide château de sable à ciel ouvert.

L’Evangile selon saint Matthieu (Pier Paolo Pasolini, 1964)

Il semblerait que 57 % de la population suisse soit favorable aujourd’hui à l’initiative visant « la suppression des redevances radio et télévision. J’en conclus, d’abord, que beaucoup de gens ont des fins de mois difficiles ».
Mais les initiants ont fort heureusement imaginé les conséquences désastreuses de leur initiative, puisqu’ils ont rédigé un alinéa 4 qui précise que la Confédération « peut payer la diffusion de communiqués officiels urgents ».

Moille-Cherry

Corcelles-le-Jorat / 12 heures

Difficile de ne pas mettre en relation, à nos latitudes, l’histoire du livre avec celle du poêle ; on attend en effet du premier qu’il procure à notre âme frigorifiée une chaleur comparable à celle que le second offre à notre corps. N’en restent que des cendres.
J’allume un feu, le jour est blanc ; Sandra est descendue au marché, Louise dans le train pour Valleyres, Arthur bat la campagne.

A 10 heures, j’embarque l’amie de Lili à Mézières, qui lui raconte son stage de vétérinaire. Elles partagent leurs expériences : soins dentaires – détartrage et extraction -, percements d’abcès, fausses couches, mais aussi et surtout stérilisations et castrations de nos amies les bêtes. Que du bonheur, semble-t-il ; cette semaine n’a pas entamé leur rêve.

Longue promenade avec Oscar dans la bise ; je crois avoir trouvé un point d’appui pour mon entreprise, assez éloigné pour l’embrasser dans son ensemble et pour donner aux voix qui l’habitent la possibilité de s’intercaler, et donc d’intervenir, de se concerter, de se relayer, d’interférer, de se contredire, de se relancer. Ombre, lumière et point aveugle.
Dire la vérité suppose parfois qu’on s’en éloigne, non pas qu’on le veuille, c’est en effet elle qui l’exige en nous repoussant plus loin chaque fois qu’on croit y toucher. Jusqu’à nous renvoyer à l’endroit même où l’on est, dans ce que nous sommes, c’est-à-dire là où elle nous a mené dans ce que nous sommes devenus.

Bois Vuacoz

Riau Graubon / 11 heures

Il a neigé cette nuit et il neige encore ce matin, je fais du feu dans le poêle ; Sandra conduit Lili à Montheron pour son dernier jour de stage, Louise et Arthur vont à l’école. Je regarde entre huit et dix Sailor et Lula (David Lynch, 1990), puis sors avec Oscar qui se régale. La neige, qui a cessé de tomber, s’est mise en grappe autour des pattes d’Oscar et rythme ses courses ; il n’en abuse pas, Oscar n’est pas un cabotin.
Je craignais l’hiver et ses gris, ses noirs, ses blancs, et voici que j’y suis. Mais le bleu du ciel apparaît soudain derrière les branches des arbres, les nuages, et se répand comme sur du papier buvard : c’est la naissance des couleurs et le souvenir des premières cartes postales. Le soleil vient terminer bientôt le travail et tout est transfiguré.

Sous la hotte de la forge, le désordre ne laisse plus de place aux noces du fer et du feu : plus non plus de chevaux à ferrer ; l’héritier du maréchal d’Oron a fait toute sa carrière dans la petite serrurerie, aujourd’hui il remet en état les tondeuses des alentours. Il trouve cependant, dans un coin de son atelier, un axe de poignée, pour remplacer celui de la porte de notre véranda qui a lâché. Je ne connais pas la longueur, il m’en remet deux pour des essais, de gré à gré ; on se revoit lundi matin. Je fais quelques courses, écoute la radio en rentrant, il est question de Pontormo et de La Ricotta de Pasolini. Je fais à manger tandis que Louise bobe à la Mussilly ; Lili est à Forel. Arthur s’entraîne à Yverdon, il participera avec son groupe de parkour à une Mère Courage qui sera présentée au printemps prochain à Mézières ; je connais la cantinière.

Île Saint-Pierre

Douanne / 12 heures

Olympia, Simme, Evi, Ornella, Dora, Emmi, Miriam, Heidi et Schwable ont occupé l’étable de Meienried à la fin des années nonante, leurs noms sont écrits à la craie sur des ardoises fixées au-dessus des mangeoires. Les dernières à coup sûr, c’est en effet dans ces années-là que Barbara et Fredi ont réorienté et diversifié leurs activités.
Barbara a disposé ce matin une cinquantaine de couverts sur les cinq tables qu’elle a dressées : des sets de table et des serviettes rouges, des bouteilles de vin rouge, des bougies rouges. A l’intention d’enseignants de Büren qui viennent ce soir fêter Noël autour d’une fondue.

Le chemin des Paiens, bordé par deux hautes haies d’épines noires, de lianes et de roseaux, devient vite interminable, je poursuis sur les prairies fauchées cet été. Personne sur l’île sinon une joggeuse, un ouvrier qui boutique autour d’un des chalets de vacances construits dans les années 60, Rousseau et le fermier de l’île qui nourrit ses vaches noires. Quelques volets sont fermés mais le cloître est ouvert, pierres jaunes de Hauterive et molasse grise, feuilles d’or d’un érable ; l’hôtellerie ouvrira ses portes en mars. Des oies cancanent dans le pré, je m’approche, elles s’envolent, j’ai le temps de les compter : dix-sept.

Halte dans deux boulangeries du Vully, Erlach et Salavaux, j’en sors avec des chocolats, des tuiles et un gâteau du Vully. Verveine à l’hôtel de la Couronne à Avenches, il neige, retour dans le Jorat.

Schweizer Zucker AG

Aarberg / 16 heures

L’humidité et le froid finissent toujours par entrer sous la peau et à engourdir la volonté, si bien que j’en ai tout juste assez ce matin pour quitter ma roulotte et aller déjeuner dans l’étable ; je n’y fais pas long feu, pas de soufflerie ce matin ; j’emporte une verveine chaude et me glisse sous la couette, jette sans conviction un coup d’œil au Peuple migrateur de Jacques Perrin, tout en m’informant de l’évolution démographique d’un quartier de Studen traversé hier. Ma curiosité est plus forte que ma volonté et j’y retourne, dans la zone industrielle d’abord, dans la zone d’habitations ensuite. Le zoo est fermé.

Je mange l’assiette du jour au Florida, un complexe hôtelier des années 1970, qui n’a cessé de s’étendre et qui accueille aujourd’hui, entre Bienne et Berne, des commerciaux et des congressistes, mais aussi des personnes âgées et des familles. Les bâtiments ont pris un coup de vieux, et les vingt flamants roses, pâles, enfermés derrière un treillis et sous un filet aux mailles lâches, donnent à l’ensemble un air d’abandon. Un rayon de soleil suffit pourtant à renverser l’ordre des choses, la gouille devient un lac et les canards se mettent à couiner : un employé distribue les restes des repas, c’est l’abondance.

La campagne, comme les sucriers l’appellent, a commencé le 23 septembre ; quelqu’un a eu l’honneur de bouter le feu au four à chaux, plein jusqu’à la gueule de calcaire et de coke, ils seront chauffés à 1200 degrés. Le lait de chaux obtenu, versé sur les cossettes de betteraves, soigneusement lavées, préchauffées à 70 degrés, permettra d’éliminer les différents composants dont on veut s’affranchir. Les chiffres sont vertigineux, Aarberg produit 100 tonnes de sucre cristallisé par jour, c’est-à-dire 1000 tonnes par saison, Plus de 20 000 wagons ou camions viendront décharger leurs marchandises avant Noël, la campagne assurée jour et nuit par trois équipes de 26 personnes se terminera en effet le 28 décembre.

Alte Aare

Aarberg / 13 heures

Le Jura est saupoudré de neige, des dessus de Bienne à ceux de Soleure, on dirait du sucre glace. Un coq chante lorsque je quitte ma roulotte, un deuxième lui répond à l’autre bout de Meienried. Le terre est grasse et colle aux chaussures, des tas de betteraves partout ; l’usine d’Aarberg, toute proche, en presse 10 000 tonnes par jour.
Le ciel est encore bleu sur les Alpes mais ça ne va pas durer, j’ouvre mon parapluie après Dotzingen, une bonne heure entre grêle et crachin ; la vieille Aar embarque, noire et silencieuse, les eaux qu’on a bien voulu lui laisser ; un martin-pêcheur, qui semblait très pressé d’abord, fait une halte un peu plus loin dans la roselière, intéressé peut-être par les couleurs carnavalesques de mon parapluie.

Les canards sont timorés, j’aime lorsqu’ils s’éloignent sans prendre la voie des airs, s’abandonnent au courant, comme des jouets, de travers, discrètement ; quand ils estiment avoir pris une distance suffisante, ils rejoignent la rive opposée et s’établissent un instant, là où le contre courant et le courant s’annulent. Les poules d’eau c’est autre chose.
Un marchand de candélabres fête les cinquante ans de son entreprise, il se félicite sur un panneau bleu d’avoir toujours voulu apporter  un peu de lumière dans l’obscurité (Licht ins Dunkel).

Une vingtaine de kilomètres avec, pour finir, le chemin d’un seul tenant longeant le canal de Hagneck auront eu raison de mes jambes. Je prends le train de Tauffelen à Bienne, un autre de Bienne à Lyss et un troisième de Lys à Büren. Je marche dans la nuit jusqu’à Meienried, pressé de m’étendre sur un lit avec, sur le dos rond de la roulotte la pluie qui pianote, et tout autour le vent qui gronde.

Häftli

Safnern / 9 heures

La roulotte est verte, on y dort bien et les propriétaires que je croise ce matin viennent de loin, c’est-à-dire d’ici. Ils ont été amenés à diversifier leurs activités, n’ont plus de bétail mais ont gardé un peu de paille ; les enfants de Bienne et de Granges viennent y dormir à la belle saison ; le réfectoire occupe l’ancienne étable de la famille de Johann Rudolf Schneider, le concepteur de la correction des eaux du Jura ; une plaque rappelle son engagement, en contrebas, surplombant une roselière.
La commune de Meienried a subi pendant des siècles les débordements de l’Aar et de la Thielle, qui obligeaient les Seelandais à tout recommencer ; le village est à l’abri aujourd’hui, sur la rive droite du canal Nidau-Büren ; il n’a plus craindre l’ancienne Thielle et l’ancienne Aar. Il a neigé cette nuit, Macolin et le Montoz sont blancs.

Matinée au Häftli, je longe la longue boucle à double détente et à pente quasi nulle de l’ancienne Aar, entre Meienried et Büren ; la réserve accueille les canards, les oies, les aigrettes, les hérons du monde entier. Mais aussi deux chevreuils que j’aperçois un peu par hasard, les pieds dans l’eau, confondus aux roseaux.

On parle peu de l’Aar dans le Seeland, ni à Meienberg ce matin ni à Lyss ce soir, on la voit à peine ; ses débordements sont sous contrôle, tout repose désormais sur la solidité du barrage de Port et notre foi ; il semble qu’une somnolence ait fait son lit.
Je me trompe peut-être, mais la fonte des neiges, les grandes pluies qui ont fait le malheur des Seelandais sont absentes des pages de Robert Walser, l’Aar ne traverse pas ses textes, ils datent d’après la correction des eaux du Jura. Walser suppose un monde et une terre sans débordement, il y fraie un passage, frémissant et sans suite. C’est un pour cela que ses textes sont de notre temps, ou du temps qui vient.

Le Landeron

Lac de Bienne / 11 heures

Tout le monde dort lorsque je m’engage sur la route de Berne, j’ai préparé des sandwiches et empilé mes affaires dans une caisse à légumes, le jour se lève. Personne sur la route mais quelques nuages dans le ciel, le blanc grignote le bleu ai-dessus d’Ins. J’ai coupé la radio et roule avec le sentiment délicat de comprendre, sans familiarité, les contraintes et les obligations du paysage que je traverse. Je souhaiterais y parvenir chez moi, dans mon jardin, mon quartier, mon giron.

Le port de Bienne est à deux pas de la place Robert Walser, à l’angle de laquelle je trouve une place de parc. Le Peterinsel, le Rousseau, l’Île Saint-Pierre et le Chasseral sont à quai ; seul le Rousseau sur lequel je monte prendra la mer aujourd’hui, direction Morat par Saint-Pierre, Cerlier, le canal de la Thielle, la Tène, la Sauge, le canal de la Broye, Sugiez et Morat. Trois heures sur le pont, les mains au chaud dans des gants, sous le vent, un bonnet sur la tête, sous la neige, la grêle, avec un rayon de soleil au Fanel. Les oiseaux en pagaille ne doivent pas, me rappelle un ornithologue qui débarque à l’Île Saint-Pierre, nous faire oublier les effets de la correction des eaux du Jura. J’ai suivi le vol d’un martin-pêcheur sous le pont-piéton du Rotary, aperçu l’église de Môtier et la maison de maître, jaune, de Préfargier derrière les roselières, les péniches aux larges hanches à la Tène, une ampoule allumée derrière les barreaux d’une cellule de la prison de Saint-Jean, des aigrettes dans les champs, des cygnes, des nettes rousses sur la berge, le vol des colverts, le travail des castors, les cheminées des grosses boîtes qui crachent leurs fumées le dimanche aussi, l’éperon d’Erlach, l’isthme de Saint-Pierre et les innombrables chemins qu’empruntait autrefois Robert Walser pour rejoindre à Bellelay sa sœur Lisa et son amie Frieda.

Retour au chaud, à l’avant du bateau, le lac de Morat est bleu, vert celui de Neuchâtel, gris celui de Bienne. Puis en voiture de Bienne à Meienried, la patrie de Schneider, où je prends mes quartiers dans une roulotte que je ne vois pas encore mais que j’imagine.

Chambre de Louise

Riau Graubon / 12 heures

Il pleut des cordes lorsque Sandra se lève pour conduire Louise à l’arrêt de bus. La pluie frappe les tuiles et les velux avec une telle conviction que ces derniers semblent ouverts et ma terre nue. Je lis la fin du Seelig :
Le 28 décembre 1944 ;
Ralentissons, voulez-vous ? Ne courons pas après la beauté. Qu’elle nous accompagne plutôt, comme une mère qui marche à côté de ces enfants.
Le 23 janvier 1949 :
À l’une des fenêtres du cloître, devant lequel nous sommes plantés, le visage immobile d’un jeune ecclésiastique ; commentaire de Robert : « Il a envie de sortir, nous d’entrer. »
Noël 1952 :
En fait de château, Robert déclare qu’il y en a deux sur le territoire de la commune. L’un d’eux se trouve à proximité immédiate de l’hospice. L’un et l’autre ont été restaurés, ce qui lui paraît de fort mauvais goût : « Voilà encore un témoignage de l’indigence de notre époque. Pourquoi ne pas laisser se détériorer et sombrer les choses du passé ? Les ruines ne sont-elles pas plus belles que ces bâtisses rapetassées ?
Le 44 juillet 1944 enfin :
Ensuite nous allons nous baigner à la piscine où nous sommes les seuls clients. Robert grimpe sur le grand plongeoir, exhibe un instant, là-haut, ses cuisses de sauterelle puis redescend et déclare : « Ne soyons pas trop hardis ! Sans doute vaut-il mieux que je renonce à cette sorte d’exercice. Autrefois, il m’arrivait souvent d’aller nager, de jour comme de nuit, dans des endroits solitaires, surtout à Wädenswil et à Bienne. Mais à présent, je ne me baigne plus que très rarement. Même en matière d’hygiène, on a tôt fait d’exagérer.

Je descends à la cuisine, découvre le campement de Lili et ses copines au salon, fais du feu dans le poêle. Sandra nous quitte, elle va marcher avec Suzanne du côté d’Echallens, je vais récupérer Arthur à midi à l’arrêt de bus. Rangement à la bibliothèque ; Jodie m’a offert un tesson qu’elle a trouvé et ramené du Japon, de Yunotsucho plus précisément, à l’ouest de la pointe méridionale de la Corée. Je l’ai revue hier soir autour d’une pizza avec onze des seize élèves de l’année passée, souriants, aimables, pleins d’appétit, grandis. Et le tesson japonais va rejoindre le tesson péruvien dont Pascal m’a fait cadeau l’autre jour.

La pluie s’est arrêtée mais pas la noria : je dépose May et Lili à Forel après un crochet par Moille-Margot où habite Méline. Le ciel est bas, le vent d’ouest pousse les nuages qui roulent sur les pentes du Mont-Pélerin et du Niremont, s’accrochent aux mélèzes et aux sapins ; l’ourlet lâche par endroit et on aperçoit la neige tombée cette nuit. Pause technique à La Croix Blanche de Servion où je poursuis, devant une verveine, la lecture de La Fuite de Tolstoï (Alberto Cavallari) commencée tout à l’heure dans un bain bouillant. Je conduis Arthur à l’arrêt de bus à 16 heures 30, sous une averse de grêle qui produit un fracas de verre pilé, avec soudain une éclaircie à l’est, du blanc, du bleu et des passementeries d’or, comme un ciel hollandais. Je termine La Fuite de Tolstoï qui corrige l’idée que je me faisais de la fin de Tolstoï, étendu sur le banc d’une gare secondaire, seul, avec de  faibles lumières, la lampe de signalisation suspendue à l’entrée, les derniers voyageurs dans l’attente des derniers trains, le télégraphe qui transmet puis se tait, une cloche qui retentit dans le silence, la famille du chef de gare qui dîne au premier étage, et tout autour l’obscurité, la neige, le paysage effacé.
Je repars à 17 heures récupérer Lili et May, se sera au tour ensuite de Louise, puis de Sandra et Suzanne avec lesquelles nous irons, Jeremy et moi, manger ce soir à Villars-Mendraz.

 

Planche de la fin

Hermenches / 13 heures

Il est 6 heures 30, Louise se prépare en fredonnant un vieux tube : Show must go on ;  sur le fond je suis d’accord avec elle. Dispersion à 7 heures 30, je monte à la bibliothèque. Du rose perle sur le vieux verger, il devient rose comme un grappe-fruit, aussi tendre que la chair de la prune, les mélèzes sont en feu.
J’étais inquiet à l’idée de relire ce que j’ai écrit hier, je m’y retrouve je crois – sans être dupe –, prêt à amender, redimensionner, à déplacer, ajouter, supprimer. J’ai la sensation que je suis désormais sur un seuil, et qu’aussi longtemps que j’accepterai d’y camper, quelque chose demeurera vivant et sera susceptible de tenir ses promesses. Oscar aboie, ce sont les moineaux qui volètent devant la porte-fenêtre, puis Fleur qui boit à la fontaine. Je me régale d’un bol d’avoine et de raisins secs gonflés d’eau froide et tire un café, par habitude ; il est 10 heures, Oscar aboie à nouveau, on sort.
Les chaumes des tournesols s’entrecroisent comme les baguettes d’un mikado géant, ou comme les armes abandonnées sur un champ après une bataille peinte par Paolo Uccello, ou les innombrables pieux d’un site palafitte. On fait un détour par l’étang dont il ne restera bientôt rien, sinon une étroite langue du côté de la Moille-Baudin ; la bruyère est rare, les aulnes et les bouleaux se multiplient. Les sangliers sont descendus sur la Corbassière, Nicole m’a dit hier qu’elle avait vu au-dessus de Montpreveyres le garde-faune et des chasseurs. Je prends quelques notes sur mon natel, la tête me tourne.

La résidence de Clos-Bercher est admirablement située le long de la Menthue, je passe deux heures à la buvette avec quelques-uns des cabossés de la vie, bouffés autrefois par l’alcool, les circonstances, le hasard, par les médicaments aujourd’hui, la solitude, l’abandon. Je fais une halte au café de la Poste à Villars-Mendraz, commande une verveine ; Ernest entre alors, on ne s’est pas revu depuis la mort d’Arthur ; il me raconte la vie de cet homme qu’il a accueilli : ses premières années à Savigny, la mort de son père, son métier de charretier, ses employeurs, son arrivée à Villars-Mendraz, Fanny, la foire aux domestiques de Noël à laquelle il s’est plus d’une fois présenté à Moudon, attendant debout qu’on lui propose une place. Ernest m’éclaire encore sur la betterave sucrière, son arrachage entre fin septembre, octobre et novembre, son transport jusqu’à Frauenfeld ou Aarberg, le rôle du BAM.

Je poursuis en rentrant ma lecture du beau livre de Carl Seelig sur son compagnonnage avec Robert Walser qui lui confie le 30 décembre 1945 :
Ah, si l’on pouvait retrouver ce paisible arrondi de la phrase de Gottfried Keller ! Il n’y a pas chez lui une seule ligne inutile. Chaque chose consciencieusement et judicieusement disposée à la place qui lui convient.
On mange à 18 heures Louise, Sandra et moi : un peu de chou-fleur, des pommes de terre grillées et le reste de la saucisse à rôtir.

Salle de bains

Riau Graubon / 19 heures

Le match de foot à Bâle m’a tenu éveillé jusqu’à plus de 23 heures hier soir, je me réveille avec les yeux qui piquent et des doutes sur mon entreprise. Arthur a congé et dort, les filles et Sandra partent à la mine ; je monte à la bibliothèque, ouvre un fichier Rapidweaver, risque une première phrase et en imagine les ricochets jusqu’à la dernière ; ça passe mais pas tout à fait comme je l’imaginais, rien n’est donc tout à fait perdu. Je transcris une page de la Cour sainte de Nicolas Caussin, c’est du solide. Au-dessus de nos têtes le ciel est encore bleu mais les prévisions sont mauvaises, à l’ouest des nuages remontent le long du Jura, je sors à un peu plus de 9 heures avec Oscar et mes nouvelles chaussures aux pieds.

J’ai donc passé à l’acte ce matin, posé une première phrase et le contour d’un premier alinéa, avec ses bords et son motif. Il aura fallu que je cesse de regarder le Seeland du haut du Chasseral et réduise mes vues au chemin de la Mussilly. Me voilà un peu réconforté, réjoui à l’idée, si la nuit le veut, de passer les matins prochains à l’atelier et au jeu des focales. Quelqu’un a rempli les mangeoires du jardin, les moineaux viennent en grappe, les mésanges seules ou par deux ; je croyais les secondes plus frileuses que les premiers, je me trompais. Lili est restée à l’école, on mange des gnocchis au pesto et de la salade, j’ai vu un peu court, chacun revisite le frigo.

Je fais une sieste après le repas, alterne somnolence et lecture des comptes-rendus de quelques-unes des promenades de Robert Walser avec Carl Seelig ; j’entame ensuite, sur les conseils du premier, le recueil de nouvelles de Gottfried Keller parues sous le titre des Gens de Seldwyla. L’introduction n’est guère convaincante – la traduction ? – mais les premières pages de Pancrace le boudeur m’emballent. L’après-midi court sur son erre, studieux, c’est bien avant la nuit qu’on allume les lumières.
Arthur se propose de faire des crêpes, il a besoin d’œufs, de jambon, de saumon et de fromage. Je fais un saut chez Duvoisin et achète une polaire chez Landi après avoir déposé Lili à Servion. Je bois une verveine à la Croix fédérale en l’attendant et termine Pancrace le boudeur. Henri le Vert m’avait enchanté, Pancrace me ravit, plaisir d’une longue prose qui ondule, balance et respire. Je me suis informé, les oiseaux c’est Sandra qui les nourrit.

Petit Parc

Lausanne / 14 heures

Oscar s’agite sous la Mussilly, il renifle les traces des sangliers qui fouissent le pâturage de Jean-Paul. Mais ce n’est plus l’heure, j’ai beau tendre l’oreille, ils ont filé, je ne vois rien, sinon des ombres et le jour qui se lève dans mon dos, rose pâle, découpant au chalumeau, orange sang, la ligne des Préalpes. La tiédeur d’hier matin n’a pas quitté les alentours, je croise le syndic, il se plaint d’une épaule. Françoise m’envoie un message, rendez-vous avec Elisabeth à midi place de la Palud. Arthur qui a une journée d’informations à l’EPFL me demande de le déposer aux Croisettes, on s’accorde sur le fait que seule une journée dont on a une vue d’ensemble et dont on a prévu les différents moments, et le jeu qui simultanément les réunit et les sépare, est susceptible de faire un peu de place à l’imprévisible.

En descendant des hauts du Jorat au lac, la température monte, les embouteillages et le tarif des places de parc aussi. Un pêcheur longe sur sa barque la promenade du port de Cully, Pascal et son amie m’attendent au café de La Poste – celui du Major Davel est en transformation. On fait le point sur nos vies, Pascal m’offre un tesson au motif précolombien, percé, tranchant, et un brunissoir taillé dans une pierre qui ressemble à tout sauf à de la pierre. Je m’assieds sur un banc, au soleil, j’écris ces mots, ils s’éloignent sur les quais. On se reverra dans un mois.

Il y a marché à la Riponne, je fais un saut à la BCU avant de retrouver à midi pile Elisabeth et Françoise. Il y a de la place au café des Alliés, à la Pontaise, qu’on rejoint à pied. On parle de tout, du plat du jour, des lentilles, de nos bobos, de Riant-Mont, de nos enfants, du magnésium, des vieux, de la mort, de la surdité des sourds et de celle des vivants, de Noël,… On redescend à deux heures par les Glaciers et Riant-Mont en faisant une longue halte au Petit Parc, sur le seul banc que le soleil éclaire et réchauffe. On scande des prénoms et des noms ; ceux qui ont perdu le visage auquel ils étaient attachés donnent le vertige, les autres font sourire. Seuls les prénoms et les noms ne vieillissent pas.
Difficile de faire de cet ensemble d’images et d’ombres entr’aperçues, de traces et de mots remués autre chose qu’une chanson avec ses couplets et un refrain, c’est déjà pas mal. On se sépare à la Riponne et, tandis que mes sœurs vont faire un tour en ville, je file à Bussigny, mets la main sur une paire de chaussures de marche, basses, solides, discrètes. Il est 17 heures lorsque je branche la radio, sors deux casseroles, une poêle, des carottes, des poivrons, une boucle de saucisse et des pommes de terre, j’écoute la troisième d’une série de quatre émissions sur France-culture : des condamnés à de lourdes peines rencontrent des victimes dont la vie a été bouleversée ; chacun dit ce qu’il peut dire, écoute ce qu’il peut entendre, et quelque chose se met a trembler, se remet en route à l’arrière et à l’avant de leur vie, jusqu’au bout de leur peine.

Cuisine

Riau Graubon / 20 heures

On aperçoit l’aube par la lucarne des combles, pas de lune pourtant, ni de neige, peut-être qu’en nous-mêmes. J’allume un feu dans le poêle et remplis la grande corbeille, Sandra vide la machine à laver la vaisselle et prépare des tartines pour les enfants. Elle travaille ce matin à la maison, d’abord une séance avec Jean-Daniel pour la préparation de la manche de coupe du monde de trial de l’année prochaine, les cours ensuite. Reprends la lecture de Utz et franchis quelques obstacles.

Il fait tiède lorsque je sors avec Oscar, mais le ciel est froid et cassant comme de la porcelaine ; il ne reste que quelques feuilles au hêtre rouge du fond du jardin. Même balade qu’hier au cours de laquelle j’aurais voulu reprendre le chantier qui m’occupe chaque jour depuis trois mois, en plein air et au rythme de la marche, mais c’est en réalité autre chose qui me tourmente, un message lu ce matin sur FB publié par une amie lointaine, deux lignes sans ponctuation au statut et au contenu glaçants :
Je vous aime tous
Je suis en train de mourir
Deux lignes suivies de plusieurs dizaines de messages relevant de tous les genres, des messages de condoléances, d’amitié, de stupeur, d’espoir, de consolation, des encouragements, des plaisanteries, des remerciements, des marques de reconnaissance, des signes de colère, d’injustice… Tout se met à flotter, il s’agit là, peut-être, d’un nouvel ars moriendi. Une demi-heure plus tard, le message disparaît et les centaines de commentaires disparaissent, la mort se cherche.

A ce soir, Laure Duthilleul, 2005

Je suis intervenu tout à l’heure sur le mur d’un de mes amis que, ma foi, je connaissais bien mal ; j’aurais mieux fait de me taire, je me suis excusé. Je ne comprends pas tout, je ne perçois pas toujours les enjeux de ce qui se dit, mais j’ai cru assister à l’un de ces petits lynchages collectifs qui font vivre les groupes, voir au travail la haine et le ressentiment, entendre les cris des corbeaux. Oh ! que j’ai été bavard, j’ai pris du retard, il est temps de préparer une salade et des croûtes au fromage. Je mets en route la radio, on devrait décidément apprendre à mieux écouter, mieux lire, mieux écrire, savoir dire merci et nous excuser.

Chauru

Hermenches / 16 heures

Feu dans le poêle, les paupières collent, j’accompagne Arthur au bus, puis reprends l’Etude d’après nature (Seeland) de Walser, déchiffre la première partie du dixième chapitre du livre de Utz traitant de la figure du labyrinthe. Pendant que la tarte aux pommes cuit au four, je sors avec Oscar, le ciel est bleu en-haut de la grande boucle, on continuerait tout le jour.

Louise rentre à midi, je réserve quinze places pour vendredi au Relais du Grand-Mont. Attaque la seconde partie du dixième chapitre du livre de Utz, mais fais demi-tour lorsqu’il s’invite dans Le Terrier de Kafka et le Tiergarten de Benjamin, quelque chose me dépasse. Je décide, pour me consoler, d’aller faire quelques courses, le ciel s’est couvert.

Retour par Hermenches et Villars-Mendraz. Verveine au café de La Poste devant le journal du jour, un tas de news, gonflées artificiellement, collées bord à bord, neutralisées. On annonce à la radio une augmentation de la fréquentation des musées de 10 %, et si je comprends bien le journaliste, il faudrait s’en réjouir. On a faim, je coupe du fenouil, réchauffe du riz, casse des œufs et râpe du fromage pour une omelette.