Mottier C (Célestin Freinet III)

Le Mont-sur-Lausanne / 7 heures

C’était dimanche, un dimanche comme tant d’autres, avec l’eau qui coule ainsi qu’elle a coulé pendant des millénaires, les feuillages qui verdissent et se parent de fleurs et de fruits comme ils l’ont fait éternellement, parmi les vieilles maisons branlantes qui savent résister au temps malgré leur décrépitude, comme résisteraient des êtres qui auraient un rythme de vie plus long et plus lent que le nôtre, et dont la vieillesse pourrait se prolonger durant des siècles encore. […]
– Madame Long, qu’y a-t-il pour votre service? […]
Elle s’avance, comme hésitante, et confesse:
– Vous savez, je suis venue en cachette… Figurez-vous que je boîte… J’ai fait un effort… Le médecin m’a ordonné une pommade et des compresses mais je ne ressens aucune amélioration.
– Quelque chose de défait, sans doute.
[…]
Ses doigts commencent maintenant à exercer une certaine pression, mais douce, naturelle, comme amicale. Puis il s’y emploie des deux mains: de la gauche, il fait remuer le talon, le pied, les orteils, pendant que de la droite il suit les « nerfs ». L’homme est concentré, mais sans excès, avec aisance et confiance. On sent qu’il va avec certitude, aussi calme et placide qu’il l’était tantôt sur son ânesse..
– C’est là! Ne craignez rien!… Ça y est. Vous pouvez appuyer votre pied. Essayez!
Madame Long se met debout, appuyant son pied timidement comme si elle cherchait, avec un restant de sceptique appréhension, la douleur qui la tenaille depuis plusieurs jours… Plus rien.
– Je ne sens plus de mal aigu. A peine comme une fatigue. C’est miraculeux!
– Un petit bandage maintenant, pour maintenir les choses en place… Deux jours de repos et ce sera bien fini, vous verrez.
– Et dire que le médecin…!
– Les médecins ont leur compétence à eux. […]
Sans façon, l’homme se remit à manger son quignon de pain, coupant de son couteau un rien de fromage.

Célestin Freinet, Oeuvres pédagogiques I, La rencontre de deux cultures

Jardin (Célestin Freinet II)

Riau Graubon / 15 heures

Mathieu, dont l’esprit a mystérieusement conservé, comme une revendication d’origine, le droit de ne pas croire sans discuter, de tout passer à la critique des réalités, sans s’en laisser imposer avec le clinquant de l’apparence qu’il a le don de percer d’une désinvolte chiquenaude. […]
Je me suis, plus que lui, aventuré dans les dédales de la culture; j’ai dû subir les assauts d’une insinuante autorité qui m’ont parfois enorgueilli et égaré; j’ai participé du progrès. Mais toujours je me suis retrouvé avec je ne sais quelle nostalgie de la simplicité abandonnée, du bon sens devenu inutile, de la clarté irradiante des sources. J’ai en même temps sondé aussi la vanité d’une culture que l’école et le progrès ont plaquée sur ma nature pétrie de bonne terre paysanne; j’ai mesuré l’impuissance manifeste des initiés qui ont substitué à la vie complexe et puissante toute une fausse philosophie des signes, des mots et des systèmes, comme ces citadins qui, intimidés par le flot pourtant si inoffensif de la rivière – avec bien sûr ses cailloux, ses lianes, ses poissons, ses serpents –, remontent péniblement le courant à la recherche d’un pont, tandis que le petit paysan déluré enlève ses souliers, retrousse son pantalon boueux et, en riant et en éclaboussant, atteint triomphalement l’autre rive.

Célestin Freinet, Oeuvres pédagogiques I, Introduction 

Mottier B (Célestin Freinet I)

Le Mont-sur-Lausanne / 15 heures

Quand je suis revenu de la Grande Guerre, en 1920, je n’étais qu’un « glorieux blessé » du poumon, affaibli, essoufflé, incapable de parler en classe plus de quelques minutes. Malgré ma respiration compromise, j’aurais pu, peut-être, avec une autre pédagogie, accomplir normalement un métier que j’aimais. Mais faire des leçons à des enfants qui n’écoutent pas et ne comprennent pas (leurs yeux vagues le disent avec une suffisante éloquence), s’interrompre à tout instant pour rappeler à l’ordre les rêveurs et les indisciplinés par les apostrophes traditionnelles, c’était là peine perdue dans l’atmosphère confinée d’une classe qui avait raison de mes possibilités physiologiques. Comme le noyé qui ne veut pas sombrer, il fallait bien que je trouve un moyen pour surnager. C’était pour moi une question de vie ou de mort. […]
La classe-promenade fut pour moi la planche de salut. Au lieu de somnoler devant un tableau de lecture, à la rentrée de la classe de l’après-midi, nous partions dans les champs qui bordaient le village. Nous nous arrêtions en traversant les rues pour admirer le forgeron, le menuisier ou le tisserand, dont les gestes méthodiques et sûrs nous donnaient envie de les imiter. Nous observions la campagne aux diverses saisons, l’hiver quand les grands draps étaient étalés sous les oliviers pour recevoir les olives gaulées, ou au printemps quand les fleurs d’orangers épanouies semblent s’offrir à la cueillette. […]
Quand nous retournions en classe nous écrivions au tableau le compte-rendu de la « promenade ».
Mais ce n’était encore là qu’un coin lumineux enfoncé provisoirement dans le mur de la scolastique. La vie s’arrêtait à cette première étape. Faute d’outils nouveaux et de techniques adéquates, je n’avais d’autres ressources, pour enseigner la lecture d’un texte imprimé, que de dire, sur un ton résigné: « Maintenant, prenez votre livre de lecture page 38… » […]
Je me disais alors: «Si je pouvais, par un matériel d’imprimerie adapté à ma classe, traduire le texte vivant, expression de la « promenade », en pages scolaires qui remplaceraient les pages du manuel, nous retrouverions, pour la lecture imprimée, le même intérêt profond et fonctionnel que pour la préparation du texte lui-même. » […]
Ils étaient pris au jeu, parce que nous avions retrouvé un processus normal de la culture: l’observation, la pensée, l’expression naturelle devenaient un texte parfait. Ce texte avait été coulé dans le métal, puis imprimé. Et tous les spectateurs, l’auteur au tout premier chef, se sentaient émus à la sortie de l’imprimé, à la vue du texte magnifié qui prenait désormais valeur de témoignage.
C’était la première découverte de base qui allait permettre de reconsidérer progressivement tout notre enseignement. Nous avions rétabli un circuit naturel obstrué par la scolastique.
J’avais d’emblée, par intuition et bon sens, fait confiance aux enfants, et j’avais eu raison. Si, au départ, je leur avais demandé d’imprimer des textes d’adultes étrangers à leur propre vie, ils se seraient bien vite lassés de la nouveauté que je leur offrais, comme ils se lassent du beau matériel tout neuf que nous leur donnons en octobre. […]
J’avais jeté la graine. J’ai aidé à son éclosion pour démontrer que le besoin de création et d’expression est une de ces idées forces sur lesquelles peut se bâtir un renouveau pédagogique incomparable.

Célestin Freinet, Oeuvres pédagogiques I, Prélude