Ferme de la Fontaine

DSC01946 (1)

Montblesson / 16 heures

La vieille m’avait dit cet après-midi-là, sans trouver toujours les mots, qu’elle avait suivi pendant de longues années une figure qui la précédait de tout près, celle d’un homme qui en réalité n’existait pas, qu’elle avait vu derrière ses paupières et qui semblait tout ignorer d’elle. Il lui était devenu familier avec le temps, sans qu’elle le veuille, et vivait quotidiennement un instant dans ses parages. Elle lui avait prêté par précaution un peu de courage, celui qu’elle n’avait pas et dont elle aurait besoin peut-être un jour. Elle le voyait toujours couché, quelle que soit la saison, le corps et le visage tournés vers une fenêtre donnant sur l’est, avec le soleil qui brillait. Ils ne parlaient pas, elle se contentait de se pencher, et regardait à travers lui, par la fenêtre, ce qu’il voyait. En savoir plus sur son compte n’aurait mené à rien, elle n’avait jamais vu son visage.
C’était la respiration de cet homme, la chambre blanche dans laquelle il était couché, c’était le chat qui entrait et sortait par la porte entrouverte, ce qui bruissait derrière les carreaux de la fenêtre qu’elle aurait voulu écrire, si cela s’était avéré possible.
Ce tableau vivant lui était devenu indispensable, mais il l’avait invitée également à s’en détourner parce qu’elle n’avait rien à attendre de lui; elle s’était mise alors à aller toujours plus souvent de son côté, là où personne ne l’avait précédée et où personne ne la suivrait, elle aussi.
Le soir en la quittant, je ne me suis pas retourné, c’était peut-être à mon tour de ne pas la retenir, de ne rien précipiter, d’élargir les limites du dedans en restant immobile comme sur un seuil.

Les Petites Côtes

petites_cotes

Épalinges | 14 heures

Croire qu’il aurait pu en aller autrement si les responsables avaient pris d’autres décisions, c’est idéaliser la manière dont les choses se nouent, se font et se défont, c’est se dédouaner à bon marché de ce que l’on peut, là où on est, dans la conduite des affaires du monde. Les décisions sont les soeurs des fruits mûrs, les pommes tombent au moment voulu, véreuses ou bonnes à croquer, et c’est toujours trop tard.
Au diable le révisionnisme! Jouer plutôt du greffon et du porte-greffe, laisser en hiver la terre au repos, les fleurs aux abeilles, la noue au hasard, l’arbre au soleil. On cueillera les fruits mûrs en automne. Avant qu’ils ne tombent.

Morenche

morenche_chapelle

Chapelle | 13 heures

Les cloches au gosier vigoureux ne se taisent pas en hiver. Elles assurent la permanence les dimanches et les jours fériés, lorsqu’il fait froid et que les oiseaux se taisent. Rehaussent de noir le pied des haies, ombrent les chemins, tracent des perspectives et calculent les distances. Elle dénombrent les communautés et ouvrent des passages, allument des feux et réveillent les intrigues.
Le renard lève la tête, fier d’en être, le mystère est sauf.