Un cadeau de Perpignan

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Cher Pierre,
Grosse brume cafardeuse ce matin, on ne voit pas la lisière du bois, je sors faire un tour avec Oscar, le même que hier, histoire de ne pas me perdre une seconde fois. Je n’étais plus retourné depuis quelques années du côté des Censières, certains chemins ont disparu, d’autres ont été remaniés, pas étonnant que je me sois égaré hier. Personne dehors, les oiseaux s’affairent, je reviens par le réservoir.

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Cette heure et demie de marche vive m’a convenablement essoré, mais la brume qui s’est dissipée dehors ne m’a pas lâché dedans. C’est au moment même où je renonce à vouloir m’extirper de cette saleté que je reçois en début d’après-midi un beau cadeau. C’est une série de gouaches réalisées ce matin par une artiste en herbe, qui répond au nom printanier de Marguerite. Son papa m’a en effet envoyé les photographes de quelques-uns des tessons du bouquin, qu’elle a délicatement reproduits et librement interprétés.
Il m’a confié qu’elle avait été occupée pendant plus de deux heures. Et comme il lui a parlé de l’histoire de ces objets, Marguerite a ajouté ici et là un peu de mer et de sable. Ce papa peut être fière de sa fille et lui transmettre le message suivant : les visages de ces petites pierres n’ont rien perdu de leur charme en allant jusqu’à Perpignan, ils ont même repris des couleurs et en sortent transfigurés, ça me plaît bien tout ça, ça m’a même remis d’aplomb.

Jean Prod’hom

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Lorsque je suis retourné au Clos-des-Saules

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Lorsque je suis retourné au Clos-des-Saules, quelques semaines après le décès de celui qui m’avait aidé à ouvrir les yeux tandis qu’il se préparait à fermer les siens, seul, le temps d’une saison, sans prêter attention à ma présence et à l’intérêt que je lui portais, tout le personnel, les infirmiers et les infirmières m’ont accueilli avec le sourire.

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Le temps avait passé et j’ai bien vite remarqué qu’ils avaient oublié celui que j’appelais Monsieur, aussitôt que sa chambre avait été occupée par un nouveau pensionnaire. Je leur ai demandé des nouvelles de Calou que je n’avais pas aperçu à mon arrivée ; il avait déserté l’aile de l’établissement et, les beaux jours venant, passait de longues heures, la nuit souvent, autour et dedans le réduit du jardinier. J’ai bu un thé avec l’infirmier-chef, avant qu’il ne me quitte pour répondre aux tâches qui l’attendaient ; c’était vendredi soir, il avait hâte de rejoindre sa femme et ses enfants pour un long week-end. Le soleil glissait derrière les épicéas et les sapins blancs de la Montagne du Château, hautes sentinelles au-dessus desquelles passaient de longs nuages blancs.
Dans le livre d’or que j’ai feuilleté, depuis la fin comme il convient, j’ai croisé les visages des deux pensionnaires morts depuis le décès de Monsieur, photographiés à l’occasion d’une de ces fêtes organisées par les employés, qui le réjouissaient mais auxquelles il ne participait pas ; chacune de leur vie était évoquée en quatre ligne par le biographe du lieu, qui soulignait leur gentillesse, leur discrétion et leur courage. Quelques écritures malhabiles venaient ajouter l’un ou l’autre des souvenirs qui avaient réunis ces vieilles gens et qui seraient bien vite oubliés.
Ces deux doubles pages recouvraient celle qui avait été consacrée à Monsieur, presque blanche, accompagnée d’aucune photographie. On pouvait lire les dates de naissance et de mort, le prénom et le nom de celui qui aurait pu être un inconnu. Mais Monsieur habitait désormais les alentours auxquels j’aurais, moi aussi, si les forces ne me manquaient pas le moment venu, à m’y confondre. Le blanc de cette double page, c’était ce paysage qu’aucun nom, formule ou poème ne pouvait retenir, silence rappelant que ce Monsieur avait été un concentré d’être qui avait tenu bon dans sa nudité, en consentant à n’être à la fin qu’ombre et lumière coulant aux quatre coins de l’horizon.

Jean Prod’hom

Largo dei Librari

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Il fait bon à 9 heures sur la terrasse de l’Ape Bar, dans l’ombre du Largo dei Librari, un cappuccino pour les plus grands, un thé pour Lili ; on fait quelques photos. Promenade ensuite le long du Tibre, jusqu’au pont Fabricius où j’abandonne Sandra et les enfants qui le cambent pour une partie de shopping dans le Trastevere. Je me hasarde du côté du théâtre de Marcello, prend deux tickets dans un bar de la place et monte dans le bus 63 qui traverse Rome du sud au nord.

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Il m’emmène bien au-delà de midi et du parc de la villa Borghese : par Buenos-Aires et Mongolia jusqu’à Ojetti et Rossellini ; des enfants en montent et en descendent, ciao ciao, c’est l’heure de manger. Il ne reste bientôt que le chauffeur et moi, je descends en bout de ligne, dans un poudingue de friches et de bitume, de mauvaises herbes et de coquelicots. Je ne m’attarde pas, l’endroit est d’autant plus inquiétant qu’il est sans danger et qu’il n’y a personne. Je marche une demi-heure dans un paysage soustrait de chez les vivants ; quelque chose pourtant remue, sans que je sache si ça pousse du côté des ruines, ou si celles-ci sont sur le point de se relever.
Au milieu de rien s’élèvent derrière un grillage un parc pour enfants, carrousels et auto-tamponneuses, balançoires et une gare routière avec un bar ; j’y bois un café.
Une demi-douzaine de contrôleurs montent dans le bus du retour, nous sommes cinq ; je tends mon billet à une dame qui fait son boulot sans trembler, mon voisin de devant montre le sien ; le pauvre vieux du fond du bus ne sait pas trop quoi répondre aux deux individus qui le cuisinent, une dame répond aux mêmes questions, du bout des lèvres, sans regarder ceux qui prennent des notes.
Je prends le métro à Conca D’oro, direction plein sud, avec l’intention d’en sortir pour jeter un coup d’oeil aux bâtiments que Mussolini fit construire pour l’Exposition Universelle de 1942, mais c’est finalement du côté de Saint-Paul que je reviens sur terre, pas le temps d’aller jusqu’à l’EUR, une autre fois. Le tombeau du vrai maître des chrétiens est d’une belle sobriété, la chaîne qui l’a contraint à rester à Rome est un beau et fin collier formé de neuf anneaux.
Le bus 23 qui me ramène au centre historique traverse Testaccio, passe sous la pyramide et la tombe de John Keats, longe le Tibre jusqu’à la place San Vicenzo Pallotti. Je fais une dernière halte sur la placette des Librari, il est un peu plus de 16 heures, le soleil plonge derrière les vieux palais décatis qui bordent la via Capo di Ferro, se glisse dans le lit de la Via dell’Arco del Monte qui se jette un peu plus bas dans le Tibre ; une brise se lève avec l’ombre, le frais revient, avec dans le dos la façade blanche de l’église dédiée à Santa Barbara, sur la pierre de laquelle le soleil s’attarde. En face le siège historique du PCI et de son allié le Parti démocratique, avec un exemplaire de l’Unità du jeudi 31 mars, Antonio Gramsci avait un peu plus de trente ans en 1924. En page une, la photographie de Gianmaria Testa, il cantautore dei dimenticati.
C’est l’heure, je retrouve Sandra et les filles, on ramasse nos valises, en route pour Fiumicino. Le chauffeur du taxi nous parle des manifestations du jour, des contrats de travail et du derby de dimanche prochain entre la Lazio et la Roma. J’obtiens confirmation, l’équipe de Rome s’entraînait avant guerre sur le terrain en friche aperçu hier à Testataccio. J’écris ces mots, il est bientôt 21 heures, l’avion a deux heures de retard.

Jean Prod’hom