Que de fois il avait eu la sensation d’être appelé

Capture d’écran 2016-02-05 à 19.29.35

Que de fois il avait eu la sensation d’être appelé à s’écarter du lieu qui lui avait ouvert les bras, au moment même où l’évidence s’imposait qu’il était enfin possible qu’il y demeurât. Chaque fois, il avait eu le sentiment de devoir s’en arracher, empruntant la voie qui l’en éloignait, qu’il rejoignait au prétexte qu’il voulait vivre encore avec ceux de son espèce, et parce que, peut-être, on lui avait appris à vouloir plus et à espérer mieux, ne prenant garde qu’il risquait ainsi de se couper à tout jamais de ce pourquoi il faisait tant et tant de détours. Il en alla à la fin autrement et il put séjourner en un lieu modeste sans demander son reste. De cette vie muette, on ne sut rien, sinon ce qu’il laissait voir lorsqu’on le croisait au village ou sur le chemin qui longe la limite communale à la lisière des bois. Et puis plus rien, ou presque, lorsqu’il accepta l’invitation qui lui fut faite d’habiter au second étage de la maison aux volets verts.

sablier_eleve

Il m’aura dans son silence indiqué le chemin qui rend le retour possible, au lieu même que nous avons quitté et que nous allons rejoindre, en sautant comme sur un gué sur les traces que nous avons laissées, là d’où l’on vient, jusqu’au seuil de cette époque qui fut à la fois celle de l’enfance et du consentement, et dont on a cru bon vouloir s’affranchir.
Il y a deux immédiats, celui qu’on embarque sur nos rafiots et qui fuit comme le tonneau des Danaïdes. Et celui qui se tient immobile, dont on se détourne au moment même où l’on s’avise qu’on ne peut rien en tirer. Mais qui demeure intact, qu’on parvienne à en faire à nouveau notre demeure, seconde, ou qu’on l’oublie à tout jamais.

Jean Prod’hom

Monsieur ne reviendrait pas

Capture d’écran 2016-02-05 à 19.29.24

Monsieur ne reviendrait pas ; il s’était donné d’un coup tout l’avenir qui s’étendait devant lui, un avenir équipotent au passé sur lequel il ne se retournerait pas, sans chicane ni resserrement, bien décidé à le considérer aussi longtemps que sa nuit ne serait pas tombée sur la succession des causes et des conséquences, sur le bal des aubes et des crépuscules. Ne le dérangez pas.

IMG_6407

Il y avait donc une autre manière d’être dans la partie, dans sa grande largeur. Monsieur s’est tu, il n’y aura pas de dernier mot.
Je m’en rappelle, j’étais venu à bout le l’étroit sentier qui menait au col, considérant d’un coup le nouveau monde qui s’ouvrait sous mes yeux. Je me suis assis dans l’herbe rase, le dos appuyé à la pente, devant le ciel et l’étendue qui se prolongeaient bien au-delà de l’horizon auquel ils semblaient suspendus. Le temps a passé, j’ai hésité, j’aurais pu rester, me suis levé enfin. Avec l’étrange sentiment de trahir quelque chose que j’abrégeais, de renoncer à ce qu’il me faudrait, quoi qu’il en soit, recommencer un jour, en me consolant à l’idée que d’autres chances me seraient octroyées, aussi longtemps que j’aurais la force de reprendre une nouvelle ascension, de l’autre côté de la vallée, d’emprunter le chemin qui rejoint le col où la pointe de l’aiguille acérée touche l’horizon.

Jean Prod’hom

IMG_6376

Mottier C (Mont-sur-Lausanne)

Capture d’écran 2016-02-09 à 16.33.22

Décor de film muet pour personne seule ; des filets d’eau perlent en deltas sur les carreaux des deux fenêtres du petit salon ; seuls chants, ceux de la gouttière de zinc percée et des vieux radiateurs. La corbeille à bois est vide, sur le rebord de la cheminée traînent un morceau de hêtre cironné et une écorce de frêne tuilée, sur le manteau une aquarelle. Dehors les couleurs n’ont pas résisté, elles se sont assombries à force de mélanges, les crépis de l’ancienne remise gorgés d’eau font une pâte épaisse, le rimmel coule le long du chemin à double ornière. C’est un temps à salamandre, petites algues dans ses yeux d’airelles.

IMG_6367

Jean Prod’hom