Ecrire à deux mains

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Hiver 1931-1932, Ramuz n’a plus de cigarettes, un hiver gris, joli et pâle, bandes de gris bandes de blanc, fumées bleues dans le ciel de Pully, déjà vu ça. Un peu tête en l’air l’écrivain, il ne pense pas au verglas, l’aurait dû, il a gelé pendant la nuit.
A traversé la placette un chapeau sur la tête, est entré dans la boutique à cent mètres de chez lui, en est sorti un paquet dans la poche. L’homme n’est pas descendu du ciel, pas encore, la tête dans un livre d’astronomie, dans les étoiles donc, celles qu’on voit, celles qu’on ne voit pas, celles qui ne sont plus, distrait du monde, ça glisse terriblement, il n’a rien vu venir, le voilà sur le dos, le dos sur la chaussée recouverte de neige, impossible de se relever, sa main gauche ne répond pas. L’homme voudrait appeler de l’aide, cherche le ton juste mais ne le trouve pas, l’homme a horreur du ton faux alors il se tait, bien décidé à s’en tirer seul. Il s’arrange pour ramener cette main, ce bras et cette épaule qui ne répondent plus mais qui lui appartiennent, il ne les lâche pas, serre sa main contre lui et rentre, au diable les cigarettes.
C’est l’humérus, cassé en biseau avec chevauchement, son bras garni de ouate et de de bandelettes est immobilisé d’abord dans une armature triangulaire et deux planchettes, dans un appareil en aluminium ensuite, extensible, cordelettes, écrous et poulies, un autre siècle de la médecine.
Cette aventure est l’occasion pour Ramuz de confronter l’être volontaire qu’il est resté avec le nourrisson impotent qu’il est devenu et d’en tirer quelques enseignements. Méditation sur la symétrie et l’asymétrie de la machine humaine, pas si simple de trancher. Un corps en partie symétrique mais aucunement de part en part. On voit, on entend et on respire symétriquement, mais on pense, continue Ramuz, on digère, on aime asymétriquement. Deux jambes, deux pieds, deux bras, deux mains réparties de chaque côté d’un axe de symétrie, mais un fonctionnement asymétrique, non rien n’est simple, ils ne font rien l’un sans l’autre mais ils ne font pas la même chose. C’est en boitant qu’on écrit, non pas d’une seule main mais des deux, malgré les apparences, dans le déséquilibre, comme on aime, comme on digère, comme on pense.

Ecrire. On distingue tout à coup, et pour la première fois de sa vie, qu’on écrit avec les deux mains. Au travail évident, et le seul auquel on prenne garde, de la main droite, la gauche vient sans cesse apporter une collaboration si discrète qu’on ne la remarquait pas. 
La voilà qui se venge. Brusquement, elle se refuse à ce rôle ingrat; elle vous dit : «  Tâche de te passer de moi, tu verras. » On voit. On voit que, pendant que la main droite formait les lettres, elle, elle était là tout le temps qui l’aidait à les former. C’est elle qui tenait le papier. C’est elle qui tenait la pipe et et la cigarette. C’est à elle qu’étaient dévolu un tas de petits gestes accessoires, mais non moins utiles et mêmes indispensables, qu’elle exécutait fidèlement, sans même qu’on s’en doutât.

C. F. Ramuz La Main, Rencontre, Lausanne, 1952 (Première édition :1933)

C’est à l’autre, voudrais-je ajouter, que revient le soin de mettre un peu de hauteur au travail de la main qui écrit, de la ralentir, de lui rappeler l’étendue et le volume dont elle s’est dégagée pour exister, de l’obliger à leur offrir la place qui leur revient, de lui passer de main à main ce qu’elle a de son côté appris dans son commerce avec les choses. Les claviers de nos ordinateurs ne doivent pas nous le faire oublier, nous écrivons à deux mains, tandis que l’une trace, l’autre respire, sent, observe. C’est par l’autre que ce que manque la main qui écrit revient par l’ouverture ménagée dans ce qui n’en a pas. Tâtonnement, écart sans lesquels il n’y eût ni profondeur, ni souvenir, ni écho, ni feu, ni même vérité. Celui de la Main coupée en sait quelque chose.

Jean Prod’hom

Avec François Bon

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Très heureux d’accueillir François Bon, mais inquiet à l’idée que ces pages – faut-il les appeler encore ainsi ? – se révèlent bien étroites pour le texte de cet homme aux mille bras. J’ai pensé un instant profiter de sa venue pour entreprendre de gros travaux, élargir le corps principal du site et réduire ses marges, l’excaver même, surélever la charpente pourquoi pas et y aménager des combles. Mais c’eût été trahir l’esprit des vases communicants dont il est l’un des initiateurs – le premier vendredi du mois chacun écrit sur le blog d’un autre. Circulation horizontale pour produire des liens autrement. Ne pas écrire pour mais écrire chez l’autre.
Allez donc jeter un coup d’oeil à sa résidence si vous ne la connaissez déjà, Tiers Livre, le bonhomme y vit, en déborde, il étonne, invente, tonne, vous le croyez à New York il est à Manosque, à Marseille il est à Ferney, hier à Marrakech aujourd’hui à Rabat d’où il raconte la ville, les morts et la mer, la huitième de ses fictions dans un paysage, la neuvième si l’on compte L’Enterrement, ce grand texte que publiaient les éditions de Minuit en 1991, repris désormais par publie.net, un texte que j’ai traversé ébahi avant de me risquer moi aussi du côté des morts, pour y suivre, chez lui, cette route au-delà de laquelle il n’y a rien.
JP

fictions dans un paysage, 8
la ville, les morts, la mer


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Ici la ville semait ses morts entre elle et la mer.
La mer, nous l’avions longée longtemps : elle est brutale et sauvage, une houle bien plus raide que chez nous, et qui tombe droit sur la côte droite, éclate dans les basaltes noirs.
La ville, ici, s’arrête. Elle a planté les murs de ses casbahs, elle a maintenu la rectitude de ses infinis remparts. Les routes de la ville sont routes caravanières, et les vieilles routes des livres aussi, ou la route d’Ibn Battuta le voyageur, elles sont routes qui vont vers l’Asie et le coeur noir de l’Afrique, la ville ici ne connaît pas la mer, ne la met pas en travail, et le fleuve est trop étroit pour accueillir autre chose qu’un peu de pêche.
Mais les morts, ne doivent-ils pas accompagner aussi les routes, qui s’arrachent aux lointains pour irriguer la ville ? Et les morts, ne doivent-ils pas être sous la ville comme sous un abri, et que les remparts les protègent et les sauvent, dans leur infinie attente ? Mais les morts ne doivent-ils pas eux aussi savoir ce qui se passe après eux dans les rues serrées et les maisons secrètes ?
Pourtant ici la ville tournait le dos à la mer, la ville ignorait la mer. Où elle avait construit un récent attouchement de béton, parce que c’était le lot des villes modernes, des pays du loisir et des images de télévision, elle avait jeté sur le basalte une esplanade et un phare. Des amoureux s’y cachaient, dans les anfractuosités soumises au vacarme des vagues. Ce n’était pas temps de voir l’un chez l’autre, alors la mer servait à cela.
Une mer de vent, de roche et de houle. Et la ville avec ses avenues secrètes, ses arcades, ses labyrinthes et ses écoles. Une ville si ancienne qu’on n’y mesurait même pas le temps, et sans doute les allées-venues des cigognes sur les mausolées duraient depuis aussi longtemps qu’elle.
Nous marchions en ce bord, avec la route à quatre voies, le surplomb de la houle raide, et la ville au dos tourné. Et dans cette frange où nous marchions, voilà que nous enjambions les morts. Ou bien voilà que les morts, de chaque côté de nos pas, nous entouraient et nous aspiraient.
Ici, à droite, ils étaient dispersés dans l’herbe, et regardaient la mer. Mausolée ou pierre, et des hiérarchies ou regroupements nous n’avions pas la grammaire. De l’autre côté, à gauche, où la pente grimpait vers l’arrière étanche de la ville, ils se serraient à bien plus, les morts du temps présent.
Et c’était une longue bande en surplomb de la mer, la mer donnée à la réflexion des morts, la mer offerte à la solitude des morts, et son horizon pour penser à ce que la mort aussi contient de sans limite.
Nous marchions : était-ce encore aller vers la mer, si pour cela il fallait ainsi radicalement quitter la ville, l’ignorer, et son vacarme et ses chants, et la géographie infiniment compliquée de son histoire en ses murs ? Nous ne marchions plus que parmi les morts qui sont hors de la ville, les morts que la ville avait éloignés d’elle, tout en leur offrant sa mer inutile.
La quatre voies de ciment et de bitume, c’est donc aussi sur le tapis des morts qu’on l’avait posée ?
Nous marchions. Nous étions devant la mer, et sa houle raide et violente, sur les dais de basalte, sous le phare, avec dans les anfractuosités les amoureux qui eux aussi n’étaient que des dos, dos enserrés, dos immobiles, face à la mer et qui probablement cherchaient plutôt en eux-mêmes le nouvel horizon.
La ville ne donnait pas de réponse, ni quant à la mer, ni quant à ses morts. Les morts la connaissaient, eux, probablement, la réponse. Mais elle était dans l’horizon même, et leur immobilité et leur silence de tous, devant la houle infiniment refaite, et ils ne la donnaient pas – du moins à qui passait, passait seulement.

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François Bon


Et d’autres vases communicants ce mois, merci Brigitte Célérier :

puce-32883-13Eve de Laudec et Michel Brosseau
puce-32883-13Poivert et Pierre Ménard
puce-32883-13Corinne Le Lepvrier et Lou Raoul
puce-32883-13Anne Charlotte Chéron et Amélie Charcosset
puce-32883-13Danielle Masson et Wana Toctouillou
puce-32883-13Éric Dubois et Chris Simon
puce-32883-13Chez Jeanne et Franck Queyraud
puce-32883-13Dominique Hasselmann et François Bonneau
puce-32883-13Zéo Zigzags et Visant dessinateur
puce-32883-13Louise Imagine et Ana NB
puce-32883-13Anne Savelli et Sabine Huynh
puce-32883-13Mathilde Roux et Virginie Gautier
puce-32883-13Christophe Grossi et Daniel Bourrion
puce-32883-13Camille Philibert-Rossignol et Christopher Sélac
puce-32883-13Anna Jouy et Giovanni Merloni
puce-32883-13Danielle Carlès et Brigitte Célérier
puce-32883-13Hélène Verdier et Dominique Boudou
puce-32883-13Claude Favre et Jean-Marc Undriener
puce-32883-13François Bon et Jean Prod’hom


Il y a le vacarme des vagues

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Il y a le vacarme des vagues
les chapeaux de feutre
les librairies de province
il y a les postes de police
l’ami loyal
l’abonnement général qui échoit
il y a l’étendue de ce que tu aimes
le territoire des bêtes
le vent lorsqu’il te prend par le bras

Jean Prod’hom