Attelages

J’ai toujours été frappé par le phénomène de dédoublement qui s’opérait en moi au cours de mon travail : je suis mon propre lecteur par lequel l’auteur en moi est sans cesse tenu en bride. C’est un phénomène qui doit être commun à beaucoup de gens qui écrivent : chacun de nous est en même temps les deux membres du couple. Tout écrivain, et même tout lecteur, chez qui le souci de l’art s’unit à une grande méfiance des moyens de l’art, passe par ce double mouvement : mouvement inspiré, mouvement critique. En ce sens je dirai qu’écrire est l’acte de quelqu’un en moi qui parle en vue de quelqu’un en moi qui l’écoute.

Louis-René des Forêts, Voies et détours de la fiction, Fata morgana, 1985


Si deux voix habitent le même corps – celui de l’auteur – dans l’espace du langage, il n’est pas aisé d’imaginer que la première, inspirée, puisse surprendre la seconde qui la tient en bride, dans un univers et des logiques qui précisément les apparentent. Il m’est plus aisé de penser qu’elles tiennent ensemble les brides d’une monture aveugle qui les mène en des lieux dont elles ignorent presque tout. L’une, critique, soufflant à l’autre, inspirée, qu’elle devrait aller plus loin, plus loin encore, en bridant et débridant ce qu’elles ne conçoivent qu’imparfaitement et qu’elles tentent pourtant de mener ensemble au seuil de celui qui lira.
Il en irait de même pour le lecteur qui, dans un mouvement analogue, s’engagerait par l’autre versant, irait d’un pas inspiré et critique dans les parages de la même aventure dont il n’aurait de cesse de repousser le terme, plus loin encore, plus haut, et ainsi n’en viendrait pas à bout.
Ce faisant, chacun d’eux porterait devant lui ce que l’autre vise avec les plus hautes exigences, présentant ainsi à quatre mains sur les fonds baptismaux ce qui n’est pas encore dit, à la manière des contreforts sans lesquels la lumière qui traverse les grandes rosaces de nos cathédrales ne nous serait pas connue.
On se partage la part inédite des choses, ce qu’on n’a pas encore vu et qu’on ne dira pas, ce qu’on devine, ce dont on croit distinguer le murmure et qu’on porte à l’existence par l’écriture et la lecture silencieuses, à petits pas inspirés et critiques.

Jean Prod’hom

Dimanche 4 décembre 2011

Nos vies sont semblables aux frontispices des vieux livres, nos journées sont des peaux tendues par-dessus le jour dont on aperçoit les feux au crépuscule, bien haut, par-dessus l’ouverture qui bâille entre les épaules de l’horizon, des milliers d’étoiles et la lune à l’air libre qui font entendre le silence et ses soupirs pincés sur les cordes de la nuit.

Je ramène de la Fondation Verdan une plume d’ange – ou était-ce le samare d’un érable de bronze ? – et des babioles : quelques cheveux de la Baigneuse de Valpinçon, les petits récits de Cristina Zilioli, les minuties de notre passage sur terre qui s’inscriront tout à l’heure dans la neige : pont, crochet, îlot ou lac, delta, bifurcation, intersection, terminaison ou tourbillon.
Avant de remonter la vallée du Flon dont on suture les lèvres, je respire au compte-gouttes, les yeux vers le dehors, la tête hors d’elle dans le ciel avec dessous la peau tendue de la ville qui se pelotonne une bouillotte aux pieds, poussé par le flux des crêtes dans le parking désert.




Jean Prod’hom